La corruption «Made in Switzerland» /

La corruption
« Made in Switzerland »

Switzerland is yours ! Que vous soyez fille de potentat, financier véreux ou négociant en pétrole peu regardant, la Suisse vous ouvre les bras avec ses indéniables atouts.

 

Il n’est pas dans nos coutumes de poser trop de questions ou de condamner trop sévèrement celles et ceux qui détournent ou blanchissent des millions… Et puisque l’argent n’a pas d’odeur, la bucolique Helvétie et ses banques ont pu se muer en toute quiétude en principal receleur de l’argent de l’évasion fiscale et du crime.

 

Bien sûr, le pays a dû se plier à quelques changements sous la pression internationale. Mais rassurez-vous, tout n’est pas perdu ! Pourvu que l’on sache s’y prendre, la Suisse reste un havre de paix pour les criminel·le·s en col blanc.

 

C’est pourquoi Public Eye va vous guider dans vos démarches corruptives, en vous fournissant toutes les informations nécessaires pour exploiter au maximum les avantages de la Suisse.

Petit manuel suisse à usage des criminel·le·s en col blanc


Pourquoi la Suisse est-elle une destination de rêve pour les criminel·le·s en col blanc ? À qui devez-vous impérativement vous adresser pour faciliter vos magouilles ? Public Eye a rédigé un petit manuel suisse de la corruption. Il fonctionne comme une boîte à outils qui vous permettra de prendre les bonnes décisions au bon moment.

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Chapitre 1


Les 12 raisons d’opter pour la Suisse

Découvrez les avantages et les failles législatives dont vous pourrez bénéficier dans notre beau pays, ainsi que les astuces à utiliser en cas de pépin.




Encore quelques années de liberté ! Le 19 mars 2021, le projet de modification de la LBA – la loi sur le blanchiment d’argent (1997) – a été en partie jeté à la poubelle. Le nouveau texte prévoyait de soumettre à cette législation les avocat·e·s qui créent, gèrent ou administrent vos sociétés-écrans ou vos trusts. La commission parlementaire compétente, qui compte en son sein plusieurs avocat·e·s, a refusé, estimant que cela signifierait « une sérieuse remise en question » du secret professionnel.

 

Résultat : vos conseillers et conseillères helvétiques n’ont toujours aucune obligation de diligence ou de contrôle et n’ont pas l’obligation de dénoncer vos malversations auprès du bureau anti-blanchiment (MROS) de la Confédération. Sauf s’ils sont signataires sur l’un de vos comptes bancaires.

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Contrairement à vos avocat·e·s, les banquiers et banquières suisses sont soumis depuis près de vingt-cinq ans à la loi anti-blanchiment (LBA). En théorie, la justice peut les embêter sur trois points : ils peuvent eux-mêmes être accusés de blanchiment d’argent ; épinglés pour ne pas avoir suffisamment clarifié l’origine des fonds et l’ayant droit économique des sociétés (art 305 ter) ; ou encore rattrapés pour avoir violé leur obligation de communiquer leurs soupçons (art 37 LBA).

 

Mais rassurez-vous : il ne se passera certainement rien si votre banquier est juste… très négligent. Par exemple, s’il prétend n’avoir pas remarqué certaines transactions financières pourtant acrobatiques, il s’en tirera avec quelques kopecks. En revanche, aucune sanction ne le menace si la justice n’a pas pu démontrer l’origine criminelle des fonds.



C’est de vos banquiers ou gestionnaires de fortune que peut venir le coup de poignard. Celles et ceux qui vous traitaient avec tant d’égards ont l’obligation, en cas de soupçon « fondé », d’envoyer un signalement au bureau anti-blanchiment (MROS). C’est la vénérée « autorégulation » ! La démarche est un peu tordue et on comprend aisément que vos interlocuteurs et interlocutrices y renoncent parfois en jouant sur le registre lexical. En cas de « simple » soupçon, ou si vous refusez de transmettre certains justificatifs, il arrive au banquier de vous conseiller discrètement de changer d’établissement. Ni vu, ni connu.

 

Rien à voir avec le système qui prévaut en France. Tout dépôt ou retrait de cash supérieur à 10 000 euros sur un compte génère un signalement à la cellule financière nationale. Et la plupart des banques transmettent systématiquement les informations sur les transactions supérieures à 150 000 euros et dont le bénéficiaire réel n’est pas clairement identifié.



Votre gestionnaire de fortune a franchi le pas. Il a signalé au bureau anti-blanchiment (MROS) une relation d’affaires suspecte et, hélas, vous n’avez pas pu honorer ce transfert de fonds vers la Lituanie pour rémunérer l’ancien ministre des Transports ukrainien pour ses précieux services. Vos comptes sont bloqués ! Heureusement, la petite cellule financière qui a reçu le signalement ne compte qu’une quarantaine de personnes trimant jour et nuit dans des conditions « archaïques », dixit l’ancien chef du MROS.

 

En 2020, plus de 6000 dénonciations émises par les banques n’avaient pas encore été traitées. Dans un quart des cas, les malheureux collaborateurs et collaboratrices devaient copier chiffre par chiffre sur leur ordinateur les données bancaires reçues par la Poste. Des boîtes entières de documents – les vôtres peut-être – risquaient de passer à la trappe lors de ce long processus. Depuis 2021, les banques doivent en principe utiliser la seule voie électronique pour communiquer leur dossier. Toutes ne le font cependant pas. Il y a encore de la marge…

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Votre société a été perquisitionnée ? Pas de panique, vous avez la possibilité de faire tourner la justice suisse en bourrique, en vous assurant que les pièces saisies ne soient remises aux enquêteurs et enquêtrices que plusieurs mois, voire des années plus tard. Il suffit de brandir l’article 248 du Code de procédure pénale ! Cet article prévoit que certaines pièces soient « mises sous scellés » et que l’autorité pénale ne puisse pas en prendre connaissance ou les exploiter, sous prétexte qu’il s’agit d’informations couvertes par un secret protégé par la loi.

 

En clair, si la police a saisi le disque dur de votre société, faites valoir que celui-ci contient des informations personnelles ou protégées par le secret : par exemple des courriers échangés avec vos avocat·e·s. La procédure sera alors au point mort jusqu’à ce qu’un tribunal indépendant ne tranche. Ce petit jeu en vaut toujours la chandelle si vous misez sur une prescription des faits pour vous en tirer.



Admettons que vous ayez bâti votre fortune à la sueur de votre front et que vous l’ayez déposée en toute sécurité sur des comptes suisses. Les fonctionnaires de votre pays vous reprochent désormais d’avoir acquis votre richesse de façon illégitime, et vont même jusqu’à demander à la justice helvétique une entraide judiciaire. Vous avez de la chance car la Suisse est particulièrement pinailleuse quand on lui demande ce type de service. Si la requête n’est pas précise, il y a fort à parier que le ou la fonctionnaire en charge de la traiter la rejette pour des motifs purement formels.



Le coup est parti de l’étranger, et la justice suisse vous a pris dans ses filets. La Lituanie a adressé une demande d’entraide judiciaire à Berne, au Ministère public de la Confédération. Les magistrats baltes veulent recevoir toute la documentation bancaire vous concernant, car il se trouve que l’ancien ministre des Transports ukrainien, à qui vous avez fait de généreux versements, a été arrêté à Vilnius et s’est mis à table. Les Suisses sont sur le point d’adresser les pièces…

 

Une solution s’impose : s’y opposer par un recours, même sous des prétextes fallacieux ! Cela permettra de gagner plusieurs mois, voire une année. Vous pouvez recourir deux fois : devant le Tribunal pénal fédéral, puis devant le Tribunal fédéral, la plus haute juridiction suisse. La voie dilatoire est toujours utile.

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Vous avez besoin d’une coquille vide pour frauder le fisc ou opacifier une transaction douteuse ? Sur le grand marché des paravents et faux-nez offshore, les avocat·e·s et fiduciaires helvétiques ont une expertise notoire. Ils figurent parmi les plus actifs dans la création d’entités sans substance et de montages destinés à semer la justice. Leurs terrains de jeu favoris : le Panama, les Îles Vierges britanniques ou même la Suisse.

 

Sur le Net, de petits malins offrent leurs services pour « créer une société en Suisse sans y être domicilié » en quelques clics. Pour 99 francs par mois, vous pouvez même vous offrir un service de conciergerie d’entreprise et faire illusion avec de vrais numéros de téléphone suisses et une redirection des appels et du courrier.

 

Et comme la Suisse refuse de se doter d’un registre national – accessible au public – des bénéficiaires ultimes des sociétés, votre identité ne sera jamais révélée. À Genève, Zoug ou Lugano, on imagine déjà le nom cryptique de votre entreprise sur une boîte aux lettres.

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Vous êtes tombé ! Fort heureusement, en 2007, une révision du Code pénal a introduit le sursis automatique pour les peines privatives de liberté de moins de deux ans. En votre qualité de criminel·le en col blanc, vous ne risquez donc pas grand-chose, si ce n’est une petite amende et l’obligation de rendre l’argent volé.

 

Les législateurs suisses sont des gens bien ! S’il est impossible de vous imputer directement vos crimes ou délits, l’article 102 du Code pénal prévoit une peine maximale de 5 millions de francs pour votre entreprise pour défaut d’organisation. Une broutille ! En plus de l’amende, le procureur peut également ordonner une créance compensatrice. Il ne s’agit pas d’une vraie sanction, mais plutôt d’un prélèvement des gains obtenus de manière illégale.

 

Vous voyez : la législation suisse est taillée pour les personnes honnêtes comme vous !

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Vous êtes dans la vente de pétrole ou de métaux ? N’hésitez pas à choisir la Suisse pour enregistrer votre société de trading. En premier choix, visez Genève. La cité de Calvin abrite les banques qui vous financeront et les acteurs du milieu y grouillent : des géants du négoce aux petits traders, en passant par les apporteurs d’affaires débrouillards. Une grande famille ! Il y a aussi Zoug – la légendaire bourgade suisse alémanique qui a servi de tremplin à certains grands manitous du secteur – et ses alléchants avantages fiscaux.

 

Dans le registre du commerce suisse, seuls les noms de vos subalternes (administrateurs ou directrices) apparaîtront et vous pourrez rester dans l’ombre de votre société anonyme (SA). Enfin, avantage majeur : contrairement aux banquiers et banquières soumis à la loi anti-blanchiment (LBA) et aux banques supervisées par une autorité de surveillance (FINMA), vous, les négociants en matières premières, n’êtes astreints à aucun devoir de diligence. Vous n’avez aucune précaution à prendre dans le choix de vos partenaires d’affaires ou de vos facilitateurs de barils. Elle est pas belle la vie ?

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Manque de chance, vos avoirs ont été gelés par la justice suisse en raison de votre incapacité à justifier leur origine licite. Votre banquier a pris peur devant la dernière salve des journalistes d’investigation du coin. Il s’est protégé en vous signalant au bureau anti-blanchiment (MROS). En réalité, cela permettra à son établissement d’être assuré de garder les fonds – et les intérêts qu’ils génèrent – pendant des années. Pour autant que la justice de votre pays n’ait pas pu/voulu prouver leur origine illicite ; ce qui est bien souvent le cas. Après l’expiration du délai légal, les fonds seront probablement débloqués ou, si vous n’avez pas tenu le coup, restitués à votre descendance.



Vous êtes une personne politiquement exposée (PEP) et voulez investir des pots-de-vin reçus à Chypre ? Votre cœur chavire à l’idée d’acheter un château ou une gentilhommière de luxe avec vue sur le lac Léman ? Profitez-en ! En Suisse, le législateur n’a toujours pas jugé utile de soumettre le secteur immobilier à la loi sur le blanchiment d’argent (LBA). Vos courtiers et notaires ne sont pas tenus de vérifier l’origine de vos fonds et vous n’avez à craindre aucune question déplacée.

 

Pour rendre la transaction intraçable, n’achetez pas en votre nom, mais ayez recours à des hommes ou femmes de paille, ou à des sociétés offshore immatriculées dans différents paradis fiscaux. Le montage idéal ? Payez votre bien sans passer par une banque suisse grâce à un jeu complexe de prêts accordés entre plusieurs entités fictives que vous contrôlez. Une fois votre propriété acquise, vous pouvez vous en servir pour obtenir un crédit auprès d’un respectable établissement suisse, ou encore faire faire de fausses factures pour des travaux pharaoniques. Et voilà, votre argent est blanchi !

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Tout fout le camp ! Après les comptes anonymes numérotés, qui durant des décennies ont fait le bonheur des spécialistes de la fraude fiscale et du blanchiment de l’argent de la drogue, c’est au tour des actions au porteur d’être jetées par-dessus bord par la Suisse. La faute au Forum mondial de l’OCDE sur la transparence et l’échange de renseignements à des fins fiscales et au Groupe d’action financière (GAFI). Ce dernier plaidait depuis vingt ans pour leur abrogation. Ce système permettait d’émettre des actions sans que les banques ou les autorités ne connaissent l’identité des personnes qui les détiennent. Vous aviez jusqu’au 30 avril 2021 pour convertir vos actions aux porteurs en actions nominatives. Beaucoup d’entre vous ont apprécié.


Chapitre 2


Vos partenaires helvétiques : les clés pour les comprendre

Apprenez à connaître les avocats, banquiers, agentes de conformité, auditeurs et comptables, mais aussi procureurs et politiciens. Si le jeu en vaut la chandelle, certain·e·s pourront se transformer en facilitateurs ou facilitatrices de la corruption. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait peu flatteuse.



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L’avocat

Tout le monde a le droit d’être défendu, même les pires criminels. Certains avocats suisses ont fait une interprétation extensive de ce principe. Quand il n’est pas occupé à demander la récusation du procureur ou à bloquer des demandes d’entraides judiciaires jusqu’à ce que prescription s’ensuive, il s’improvise « intermédiaire financier » ou « conseiller », poussant le vice jusqu’à organiser la domiciliation de douteuses compagnies, la création de fondations liechtensteinoises ou la réalisation de complexes montages offshore.

 

Homme de lettres et d’esprit, il a troqué la toge pour la mallette, le tribunal pour les salons feutrés, louant sa verve au plus offrant. Il faut le voir graviter, ce Voltaire sans cause, dans cet univers qu’il abhorre secrètement, où règne la superficialité des gains rapides. Mais après tout, facile de défendre la veuve et l’orphelin… mais qui est prêt à prendre des coups pour un milliardaire véreux ?

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Le banquier

Il ne s’est jamais reconnu dans le personnage que Jean Dujardin a fait de lui dans le film le Loup de Wall Street. Quel pitre, quelle vision caricaturale de la Suisse ! L’anglais du banquier genevois est bien meilleur que celui de l’acteur français, surtout après avoir passé cet executive MBA à Harvard. Quant aux supposées aventures avec les compagnes de ses relations d’affaires… elles sont contraires au bon goût protestant, au sens des affaires et – dans l’esprit – à l’autorégulation en vigueur dans le secteur financier. La réalité n’est pas là.

 

Quand il est critiqué, le banquier ressasse ses critiques contre les procédures de conformité qui ne cessent de changer. Il a pourtant démontré qu’il sait s’adapter à tout, quitte à se muer en agent du fisc pour sauver le secret bancaire. Mais comment maintenir des relations de confiance avec des client·e·s ou un pays qui peut se retrouver du jour au lendemain sous sanctions ? Fini les millions qui pleuvent sur le secteur et les gros bonus à la fin de l’année. Mais qui le dit, ça ?

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La compliance officer

À Midi, l’agente de conformité mange seule. Ce n’est pas qu’elle soit de nature solitaire, mais les interactions avec certains collègues peuvent être houleuses. Le profil de cette spécialiste de l’évitement de risque, fonctionnaire de la méfiance sur client, se marie peu avec celui des banquiers requins naviguant en haute mer. Dans sa banque, la « compliance officer » appartient à un centre de coût ; sa mission est d’aller à l’encontre des intérêts commerciaux.

 

« Coupe-bonus, gate-crasher, aguafiestas », les sobriquets à son encontre fleurissent dans toutes les langues. Ce n’est tout de même pas sa faute si tant de « relations bancaires » sont suspectes. L’agente de conformité avait bien alerté sur l’ascension fulgurante de ce client vénézuélien, passé de garde du corps à ministre des Finances. « Pfff, n’importe quoi ! ». Il a fallu que les médias s’emparent du cas pour qu’elle soit autorisée à dénoncer la relation au bureau anti-blanchiment (MROS). Alors l’agente de conformité soupire, seule, devant son « bowl » de salade.

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L’intermédiaire

On dit que le négoce est un métier de contacts. Carnet d’adresses en main, l’intermédiaire en a fait son évangile. Mine patibulaire, sourire carnassier, ou au contraire tout en normalité, il a su se rendre indispensable dans ces pays où l’on ne pose pas beaucoup de questions. Pour compléter un portrait à charge, les médias aiment rappeler son background militaire, son passé d’agent secret ou son ascendance diamantaire. Qu’importe. La peau tannée par le soleil d’Afrique centrale, le corps marqué par de vieilles cicatrices, « l’apporteur d’affaires » reste persuadé de s’être fait tout seul. Il vendait des couches-culotte en Afrique, il s’est improvisé spécialiste des mines de fer.

 

Le meilleur du job ? La vie entre deux mondes : la dure réalité des mines et les palaces des grandes villes portuaires. Malgré les courbettes et les tapes amicales, ce payeur de commissions garde à l’esprit qu’il reste un élément gênant pour la maison de négoce, incompatible avec ses belles publications sur la responsabilité sociale de l’entreprise. Alors pour ne pas sauter, le fusible continue inlassablement à rouler son rocher : se rendre indispensable.

 

 

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L’agente fiduciaire et la comptable

Un coup de fil et c’est elle qui vous aidera à structurer votre complexe de sociétés. Moins qualifiée que son cousin avocat, qui lui s’offrira même d’administrer votre holding, l’agente fiduciaire n’en est que plus discrète. Sur son site, elle a rédigé sa propre biographie, qui tient en deux paragraphes. Elle s’y autorise à se qualifier de grande amatrice de culture espagnole/brésilienne/russe {barrez selon votre marché-cible}. Vous y apprendrez aussi qu’il est possible de créer en 24 heures sa propre société offshore, « sans impôt sur les sociétés ni sur les bénéfices », « sans TVA », « sans obligation de maintenir des pièces ou des livres comptables ». Le rêve de tout·e criminel·le en col blanc !

 

Pour les conseils plus personnalisés d’évitement fiscal ou judiciaire, l’agente fiduciaire se tient discrètement à votre disposition dans son cabinet. Celui où sont domiciliées des dizaines de sociétés répondant toutes au même numéro de téléphone.

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L’agente immobilière

Face aux taux d’intérêt négatifs, pourquoi ne pas investir dans la pierre ? Et quoi de mieux que notre beau pays, la Suisse, pour installer sa base arrière ? Ce sont les questions qui figurent sur la carte de visite que l’agente immobilière tend aux grandes fortunes. Opportuniste, elle roule son bout de caillou sur le marché du courtage depuis vingt-cinq ans. Les familles russes, ouzbèkes, indiennes puis chinoises, leurs désirs de marbre et de terrains de tennis en sous-sol : elle a tout connu. Sa tâche : vendre un petit bout d’Helvétie, le kitsch oriental en plus.

 

L’avantage de ce beau pays ? Sa stabilité, sa neutralité, la garantie de générer une plus-value à la revente du bien et, bien sûr, le peu de questions posées lors de la transaction immobilière.

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L’auditeur

Il a le visage de Monsieur-tout-le-monde. Dans une autre vie, l’auditeur aurait pu être comptable ou fonctionnaire de province. Dans celle-ci, il audite les comptes des grandes entreprises implantées en Suisse. Pour le dire autrement, l’auditeur est mandaté et rémunéré par une multinationale pour contrôler la véracité des données financières. « Il faut bien que quelqu’un finance l’audit », a-t-il l’habitude de rétorquer quand on soulève la question du conflit d’intérêts dans son grand cabinet d’audit financier et de conseil du Big-4. Tremblez devant tant de probité, contrefacteurs et bonimenteurs ! Et si vous n’êtes pas contents du résultat, vous n’avez qu’à tenter votre chance auprès d’auditeurs plus exotiques.

 

Et puis, l’auditeur est intègre. Rien à voir avec son cousin auditeur qui fait du conseil aux multinationales. Lui, l’auditeur qui audite, avait refusé de signer l’audit de la maison de négoce aux 100 millions de dollars de dépenses injustifiées. Elle avait dû recourir à un autre auditeur de la place avant que le procureur ne vienne fourrer son nez. Que l’on ne vienne pas dire que ce système ne fonctionne pas !

 

 

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Le politicien

« Croyez-moi, je suis avocat. » Sur les ondes publiques ou dans la presse dominicale, le politicien-avocat est toujours prêt à brandir son métier pour justifier le torpillage de la dernière loi anti-blanchiment ou le blocage d’un registre national des « bénéficiaires effectifs » des entreprises.

 

En plénière, les politiciens-avocats se fondent dans la masse des agriculteurs et autres consultants ; en commission, ils exploitent tout leur potentiel corporatiste. Grégaires, ils votent comme un seul, enterrant toute velléité de réforme qui affecterait leur cœur de métier. Mais le politicien-avocat sait aussi trouver des alliés à sa cause.

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Le procureur

Son étoile a pâli depuis les dernières turbulences. Mais la figure du procureur de la Confédération est toujours aussi centrale pour résoudre les grandes affaires de corruption. Dommage que le tableau de chasse du procureur ne soit guère proportionnel au « gibier » qui circule dans nos contrées. Et que dire de ces grands dossiers qui prennent l’eau ou dont il suffit d’un renvoi de séance pour dépasser le délai de prescription ?

 

Le procureur a beau blâmer les lacunes législatives, l’impossible collaboration avec les juridictions où règnent les potentats ou les entraves des avocat·e·s, sa responsabilité est engagée dans le bourbier du Ministère public de la Confédération (MPC).

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Chapitre 3


Les plus qu'offre la Suisse

Familiarisez-vous avec tous ces petits bonheurs d’ici qui rendront votre existence plus douce et faciliteront vos affaires illicites. Merci la Suisse !



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Une absence quasi totale de protection pour les whistleblowers


En Suisse, les lanceurs et lanceuses d’alerte sont toujours considérés comme des personnes hautement suspectes, des traitres. Voilà dix-huit ans que le Parlement rejette, à intervalles réguliers, une loi censée les protéger.

 

Aucun risque donc – ou presque – que l’une de vos collaboratrices qui avait débusqué vos malversations vous dénonce. Elle aurait beaucoup trop à perdre : se retrouver elle-même devant la justice pour violation du secret de fonction. Ce type de mésaventure arrive plus souvent qu’on ne le pense.


Des coffres-forts privés pour planquer vos valeurs


Si vous souhaitez échapper à tout contrôle de la part des autorités, vous pouvez toujours avoir recours aux coffres-forts privés. Vous pourrez ainsi mettre à l’abri vos lingots d’or, votre cash ou vos documents confidentiels.

 

Ultra-sécurisés, ils sont gérés par des entreprises privées qui, contrairement aux banques, n’ont aucune obligation en matière de conformité, et sont dénuées de toute curiosité. Quels que soient votre lieu de résidence et votre nationalité, une pièce d’identité suffit pour obtenir un coffre, à votre nom ou à celui d’une société.


De grosses coupures très commodes


La Suisse ne veut pas abandonner son billet de 1000 francs et elle a bien raison. Cela permet de réaliser de jolies opérations transfrontalières de transfert d’argent sale ou de fonds non déclarés.

 

Imaginez un peu : 500 000 francs peuvent tenir dans une simple enveloppe de format A4. Les spécialistes du blanchiment apprécient particulièrement de pouvoir embarquer des millions planqués dans leur jet privé ou leur voiture. Et si ne voulez pas être contrôlé : placez un siège bébé à l’arrière de votre véhicule. Ce conseil a récemment été donné par un ancien procureur fédéral suisse à la retraite.


Des fondations caritatives pour blanchir


Qui a dit que les riches n’aiment pas donner ? C’est l’impôt qu’ils détestent, mais si vous leur offrez des véhicules pour investir selon leurs goûts, ils deviendront vite des mécènes pour l’art et la culture. On ne compte plus les fondations caritatives dites « d’utilité publique » enregistrées en Suisse par les milliardaires et leurs épouses. Les contrôles sont minimes et personne ne viendra vous demander pourquoi vous faites des donations de plusieurs millions pour des écoles au Daghestan.

 

Pensez-y : la philanthropie fait de l’évadé fiscal un bon prince, et en plus, c’est déductible d’impôts !


Des ports francs pour entreposer vos œuvres d’art


Il y a encore peu, vous n’étiez pas capable de faire la différence entre Manet et Monet. Mais depuis que vous êtes milliardaire, vous vous devez d’avoir, vous aussi, votre collection de tableaux. C’est un investissement qui vous rehausse et un moyen discret de frauder le fisc ou de blanchir votre argent.

 

La Suisse met à votre disposition ses ports francs et ses entrepôts douaniers ouverts. Dans ces bunkers ultra sécurisés, vous pouvez entreposer vos œuvres d’art en suspension des droits de douane et des taxes (TVA), et les vendre à l’abri des regards sans que la marchandise ne change de lieu. On appelle ça une « transaction blanche ».

 

Certes la législation s’est durcie, vous obligeant à dresser un inventaire de vos trésors et prévoyant des contrôles douaniers inopinés. Mais pas de soucis : sur les papiers, vous pouvez ne jamais apparaître en vous cachant derrière un transitaire, une société, un trust ou un homme/femme de paille. Facile et légal !


Des sanctions étrangères déductibles fiscalement


À partir du 1er janvier 2022, les sanctions financières à caractère pénal prononcées à l’étranger seront déductibles fiscalement « dans des cas exceptionnels (…) si elles sont contraires à l’ordre public suisse » ou si l’entreprise « peut démontrer de manière crédible qu’elle a entrepris tout ce qui est raisonnablement exigible pour se comporter conformément au droit ».

 

Malheureusement, le Conseil fédéral n’a pas souhaité inclure les commissions occultes versées à des particuliers. Parfois c’est à se demander ce que fait l’avocat-politicien au Parlement…


Pas un centime pour les victimes de la corruption


Vous n’avez pas envie que votre argent revienne à celles et ceux à qui vous avez tout pris ? La Suisse est peut-être votre alliée ! Certes, depuis deux décennies, elle se targue d’être la championne en matière de restitution des fonds de potentats saisis, mais il y a toujours de gros trous dans le dispositif.

 

Le clan de l’ancien président-dictateur tunisien Ben Ali (mort en septembre 2019) pourrait à terme récupérer une partie de ses millions planqués en Suisse. L’ordonnance de blocage de fonds a bêtement atteint, en janvier 2021, la durée légale maximale de dix ans et le second niveau de blocage est tributaire de la bonne marche de l’entraide judiciaire entre la Suisse et la Tunisie. Autant dire que le temps ne court pas en faveur des victimes de la corruption du clan Ben Ali.

 

Genève, dans une vision plus pragmatique, a mis aux enchères les « supercars » de Teodorin Obiang, fils du dictateur équato-guinéen, qui s’est empressé de les racheter via un prête-nom. Les victimes ont été trahies deux fois ? C’est le geste qui compte.

 

 


Un cadre idéal pour votre famille


La Suisse a le sens de l’accueil quand elle le veut. Ici, les riches viennent des quatre coins du monde. Au vu de la forte présence de fonctionnaires internationaux, l’offre en écoles internationales et autres instituts pour mauvais élèves fortunés y est très développée. Vous pourrez y inscrire votre rejeton pour des frais de scolarité allant jusqu’à 130 000 francs par an, avec l’assurance qu’il côtoie des fils et filles d’oligarques et de ministres. Excellent pour son futur réseau !

 

Vous trouverez également une gamme importante de cliniques pour effectuer vos dialyses ou vous repayer une jeunesse avant les élections au pays. Mentionnons encore les chalets ou villas de luxe à profusion ainsi que l’époustouflante offre culturelle qui règne parfois dans les bourgades suisses. De quoi combler toute la famille !




Au fait : Public Eye cherche généralement à assurer une représentation des genres aussi équilibrée que possible. Mais nous nous en tenons parfois délibérément à la forme masculine car ce sont souvent des hommes qui vous aideront à couvrir vos magouilles.



Assez !

Le Conseil fédéral doit prendre des mesures afin que la Suisse ne soit plus un paradis pour la criminalité économique. Pour montrer à Ueli Maurer combien de personnes n’ont « pas envie » de tolérer la corruption et le blanchiment d’argent, nous voulons lui envoyer une valise pleine de faux billets en guise de pot-de-vin. Vous voulez le corrompre avec nous ?


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